Ecrit par Yann Harlaut • Le 06/06/2017

Embarquer et débarquer avec Eisenhower

Le Débarquement de Normandie est la plus grande opération logistique de tous les temps. 3 millions de soldats doivent traverser la Manche dont plus de 150 000 pour le jour J. Un projet complexe qui conjugue risques, stratégies et enjeux humains.

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Le Débarquement de Normandie est la plus grande opération logistique de tous les temps. 3 millions de soldats doivent traverser la Manche dont plus de 150 000 pour le jour J. Un projet complexe qui conjugue risques, stratégies et enjeux humains. Retour sur l’artisan de cette réussite, le commandant en chef de l’opération Overlord, l’atypique Eisenhower qui avait à cœur d’affirmer : « Je ne suis pas un vrai militaire, je suis un chef d’entreprise ».

Le fier Texan

Né en 1890 au Texas, David Dwight Eisenhower est le troisième fils d’une famille nombreuse, très modeste et fervente. Sa mère lui faisant notamment réciter tous les matins des passages d’évangiles dont « Never forget that they who live by the sword will perish by the sword » (qui vit par l’épée mourra par l’épée). Il gardera ainsi la volonté de ne jamais pousser ses soldats à des sacrifices inutiles, d’optimiser l’action et de juguler les risques.

Jeune homme intelligent et appliqué, Ike Eisenhower réussit ses examens et est admis à l’Académie militaire de West Point dont il sort promu quatre ans plus tard. Devenu instructeur, il prend le commandement en 1918 du Tank Training Center de Pennsylvanie. Il pressent que cette nouvelle arme va changer la stratégie militaire.

Il monte progressivement les échelons militaires, détaché notamment en France en 1929, puis devient chef de l’état-major du général Douglas MacArthur. Il supervise en novembre 1942 l’opération Torch, le débarquement des troupes alliés sur les plages d’Afrique du Nord. Un succès et une répétition avant le grand Débarquement.

Pourquoi Eisenhower ?

Comment expliquer que cet officier, seulement général de brigade en 1941, soit devenu le grand vainqueur de la Seconde Guerre mondiale, le leader-manager du Débarquement, le DRH de 4,5 millions d’hommes ?

Le maréchal britannique Alan Brooke l’a critiqué en assurant que « Eisenhower a appris beaucoup pendant la guerre, mais la tactique, la stratégie et le commandement n’ont jamais été ses points forts. » Dommage pour un général ! Mais Ike va démontrer dans la conduite des opérations d’autres talents : ceux d’un manager et d’un entrepreneur, capable d’un « labeur acharné » et d’une « magnifique débrouillardise », comme finira par reconnaîtra l’Anglais.

Eisenhower doit faire face aux nombreuses divergences entre Britanniques et Américains ? Il fait preuve d’un talent de conciliateur et de négociateur pour rapprocher plutôt que d’opposer. Confronté à des problèmes récurrents d’approvisionnement ? Il parvient à optimiser des moyens toujours trop limités.

Aussi, lorsque les alliés se décident à une vaste opération militaire pour ouvrir un nouveau front en France, c’est Eisenhower qui est placé à la tête du SHAEF (Supreme Headquarter Allied Expeditionary Force). La deadline est serrée : Eisenhower a six mois pour débarquer 3 millions d’hommes sur les plages de Normandie, coordonner 1,5 million de soldats restés à l’arrière, et un an pour libérer la France, occupée et fortifiée par les Allemands. L’opération Overlord est lancée !

Une préparation et une exécution au millimètre

Quelles que soient la valeur du plan d’action et la fiabilité des renseignements recueillis, aucune armée ne peut gagner une bataille sans un support logistique éprouvé. Derrière chaque homme lancé à l’assaut des plages de Normandie, dix soldats, dans l’ombre, s’emploient à leur donner toutes les chances de réussir et de survivre.

Eisenhower doit déployer le Jour J : 150 000 hommes, 5000 embarcations d’assaut, 1300 navires marchands, 1200 bateaux de guerre, 10,000 avions et 2000 véhicules. Sur le front de Normandie, le parc motorisé sera, à J+14, de 67,000 véhicules ; à J+90 : 263,000 véhicules. Ces engins consomment des quantités astronomiques de carburant : 35 l/100 km pour les camions, 110 l/100 km pour les Half-tracks, et… 235 l/100 km pour les chars.

Mais comment décharger et approvisionner tout ce matériel sans encore disposer de ports en eau profonde ? La clé de la solution repose sur les deux opérations, Mulberry et Pluto. L’opération Mulberry consiste à construire pièce par pièce un port, et de l’installer à Arromanches en lui faisant traverser la Manche en kit. L’Opération Pluto (Pipe-Line Under The Ocean) doit permettre le déploiement en quelques jours d’un oléoduc de 130 km entre l’Angleterre et la France, capable de transporter quotidiennement 300 tonnes de carburants, et dix fois plus à terme.

Au-delà des aspects matériels, les ressources humaines constituent l’objet de toutes les attentions d’Eisenhower. 4,5 millions d’hommes sous ses ordres ! Il s’appuie sur une équipe de cadres de direction aux forts tempéraments : le caustique Montgomery le caustique, Patton l’impétueux, Delattre l’original, Devers l’astucieux… Il lui faut également tenir tête à Churchill, traiter avec de Gaulle, et rassurer Roosevelt.

Eisenhower veille aussi à fournir le maximum de bien-être à ses troupes. La veille du Débarquement, alors que les conditions météorologiques sont exécrables, Eisenhower communique sa vision, ses ambitions et le rôle que devra tenir chaque soldat via un message écrit remis à chaque soldat : « J’ai totalement confiance en votre courage, votre dévouement et votre compétence dans la bataille. Nous n’accepterons que la Victoire totale ! »

Eisenhower a confiance dans le travail accompli, et dans ses équipes. Il lance le Débarquement de Normandie le 5 juin 1944 par la simple phrase : « O.K. Let's go ! ». Plus emphatique, le général de Gaulle annoncera le 6 juin à la radio que « La bataille suprême est engagée ».

Faites comme Eisenhower pour planifier et coordonner vos opérations

Comme Eisenhower, il faut savoir faire preuve de patience et encaisser stress et critiques sans en souffrir ni riposter. Plus « encaisseur » que « cogneur », selon les mots d’Arthur Conte, Eisenhower était l’homme des compromis, un conciliateur dans l’âme. Il confiait ainsi à l’envoyé spécial du président américain : « Nous devons réaliser que la bonne humeur, la patience et la tolérance sont aussi importantes sur le plan international que sur le plan individuel. »

Pour gérer une opération de grande envergure, il faut être capable de prioriser ses actions, gérer ses tâches et son temps, déléguer. Se référant à ce travail, des consultants ont schématisé la méthode Eisenhower, qui a largement fait école depuis !

Le dirigeant doit d’abord classer les tâches en fonction de leur urgence et de leur importance. Les tâches urgentes et importantes doivent être exécutées immédiatement et par le référent direct. Les tâches non urgentes mais importantes doivent être assorties d’un délai mais toujours exécutées directement par le dirigeant. Si une tâche est urgente mais pas importante, elle doit être déléguée à un collaborateur compétent. Enfin, les tâches jugées ni urgentes ni importantes doivent être abandonnées. Le dirigeant peut ainsi répartir son temps et se concentrer sur l’essentiel, de manière à éviter la saturation et anticiper l’avenir.

Avec la Petite histoire des Grands managers, nous vous proposons une fois par mois les expériences concrètes des leaders du passé, source intarissable de réflexion et d’inspiration pour les managers d’aujourd’hui. 

Docteur en histoire, spécialiste du patrimoine et certifié Predom, Yann Harlaut est consultant culturel. Il est auteur de différents ouvrages parmi lesquels « Négocier comme Churchill. Comment garder le cap en situations difficiles » et « Convaincre comme Jean Jaurès. Comment devenir un orateur d’exception », tous deux aux éditions Eyrolles.

Photo : domaine public via Wikimedia Commons