Ecrit par Bill Mann • Le 14/10/2015

A Marseille, un déjeuner de pêcheurs

Manager Attitude avait rendez-vous au musée des Beaux-Arts de Marseille, jeudi 8 octobre dernier. Le lieu : le Palais Longchamp, magnifique à l’issue de huit ans de restauration. L’objectif : une nouvelle rencontre autour de l’Art de Déjeuner, avec une trentaine de participants, managers et dirigeants dans la région. Récit.

Avantages salariés . Accompagnement du changement. Reconnaissance

Manager Attitude avait rendez-vous au musée des Beaux-Arts de Marseille, jeudi 8 octobre dernier. Le lieu : le Palais Longchamp, magnifique à l’issue de huit ans de restauration. L’objectif : une nouvelle rencontre autour de l’Art de Déjeuner, avec une trentaine de participants, managers et dirigeants dans la région. Récit.

Un Palais extraordinaire

Quel monument ce Palais Longchamp ! Construit autour d’un château d’eau à cascades, il comprend deux bâtiments reliés par une vaste colonnade en arc de cercle, l’un occupé par le musée des Beaux Arts, l’autre dédié au Muséum d’histoire naturelle. Un parc et un jardin zoologique complétaient autrefois ce bâtiment au style singulièrement éclectique, typique de l’époque Napoléon III. Escalier monumental, allégories, taureaux de Camargue : Second Empire et révolution industrielle ont bien marqué leur empreinte. Seul le zoo a disparu – mais comme me l’ont dit des invités facétieux, les animaux qui y vivaient n’ont pas quitté Marseille : ils ont été dignement empaillés pour rejoindre le Muséum…

Après un temps d’accueil, nous nous séparons en deux groupes, chacun d’eux sous la houlette d’un historien d’art qui va nous conduire à la découverte de deux toiles.

Le vrai luxe, c’est le temps

Nous entrons dans une très vaste salle. Une scène de port est brillamment éclairée – tandis que la toile qui nous est destinée est comme tapie dans l’ombre. Est-ce la volonté de notre cicérone ? Je suis prêt à le croire… le temps d’apprendre que le spot destiné à éclairer « notre » œuvre avait péri la veille – et qu’il est fixé au plafond. A quinze mètres de haut, personne ne se porte volontaire pour aller le changer.

Qu'importe ! Je suis heureux de retrouver le luxe de profiter d’une œuvre d’art sans foule et sans pression. Du plaisir de prendre le temps de se laisser intriguer. C’est le moment de l’observation. Trois minutes, sans parler, face au tableau. Après une phase de timidité inattendue à Marseille, les invités s’enhardissent et s’en rapprochent. Autour de nous, des statues en carrare de Vignon, Daphné changée en laurier, le Moineau de Lesbée de François Truphème, la Rêverie de Jallet…

Le déjeuner des pêcheurs

« Notre » toile est signée Alphonse Moutte et s’appelle Le déjeuner des pêcheurs, ou encore La régalade. Le peintre, de formation et de culture académique, est Marseillais. La scène ne l’est pas moins.

Nous quittons la salle pour échanger nos observations. A ce stade il ne s’agit que de ressentis, de détails, de petites touches d’attention. Parmi eux :

  • un homme accroupi qui allume un petit feu
  • l’absence de poissons dans une scène de pêcheurs
  • le personnage central qui boit à la régalade, joyeux, debout, puissant
  • la belle luminosité (malgré les conditions d’éclairage)
  • les personnages portent tous des sabots : « ça ne doit pas être trop pratique à bord ! »
  • la mer vide, tandis que le sol est très occupé
  • le ciel qui occupe 60% du tableau
  • l’impression de paix, de tranquillité, de moment partagé
  • le travail du peintre sur la vague qui déferle
  • la position triangulaire des personnages, qui tous font des choses différentes
  • l’avancée de la terre dans la mer…

Après ce premier débriefing, nous retournons à la toile. Sous la houlette de Stéphane Coviaux, des Ateliers du Regard, nous allons maintenant nous intéresser à des points précis :

Les couleurs : le marron des vêtements, le vert de la céramique, le jaune de la chemise des personnages, le rouge en quelques touches. Des ombres très nettes – nous avons décidément affaire à une belle lumière d’hiver bien franche.

La composition : avec ses deux obliques en avancée dans la mer, et ses grandes horizontales, la composition est très élaborée. Professeur aux Beaux Arts, on dirait bien qu’Alphonse Moutte avait à cœur de montrer ce qu’il savait faire ! La perspective atmosphérique, par exemple, est magnifiquement maîtrisée, comme le démontre ce voilier si lointain et cependant présent.

Les personnages : seul le personnage principal occupe les trois espaces terre-mer-ciel – et les grands éléments de son corps – jambes, tronc, tête, correspondent avec ceux du paysage. On détaille son expression : ouverture, dynamisme, vitalité, et un plaisir… dynonisaque.

La pose : La voile est affalée, chacun s’est installé à sa guise. Tous tournent le dos à la mer sauf le personnage principal. On prépare un bon moment ensemble, avec plaisir et liberté - et chacun en tire profit à sa manière.

Qu’est-ce qui a connecté nos intelligences ?

Après avoir rendu visite à la Chasse au sanglier de Rubens, nous nous retrouvons tous ensemble autour de Stéphane Coviaux et Didier Zoubeïdi. L’historien cite André Gide qui déclarait en 1950 à l’occasion de la réédition de son livre Paludes : « J’attends du public qu’il me révèle mon œuvre »

Chacun constate que le travail réalisé a bénéficié de l’apport de tous, et que la compréhension collective a été très supérieure aux trouvailles individuelles. Au delà du constat, la question est de savoir ce qui a connecté nos intelligences. Parmi les réponses évoquées ce soir par les participants :

  • L’existence d’un objectif commun
  • La prise de parole libre
  • La variété des perceptions
  • L’émulation
  • Les réactions (à la « mythologie du poil » face au tableau de Rubens, par ex.)
  • Entendre la parole des autres libère la sienne propre et conduit à une curiosité croissante,

Stéphane Coviaux nous rappelle pour finir les conditions de l’intelligence collective :

  • L’équivalence (de la parole de tous)
  • La bienveillance (suspendre son jugement)
  • La responsabilité (la parole et l’engagement est d’abord personnel : je, j’ai)
  • Et la facilitation du médiateur

Les discussions continuent autour d’un verre, et resteront animées jusque tard dans la soirée !